Par : Webmestre
Publié : 5 janvier

Curieuse destinée que celle de Joseph de Villèle !

6 Juillet 1827 : Un haut-garonnais engage la
France aux côtés de la Grèce insurgée.


Curieuse destinée que celle de Joseph de Villèle !

Il n’avait pas le physique d’un héros : petit de taille, de constitution chétive, un long nez « tirant vers le bas », une voix nasillarde avec l’accent de Toulouse, des traits anguleux, timide et réservé.

Et pourtant ! Il détient le record de longévité pour un chef de gouvernement : près de 7 ans ininterrompus aux commandes de l’Etat et le record absolu de 7 budgets en excédent au service de deux monarques successifs !
Retiré tôt sur ses terres du Lauragais, en 1828, à l’âge de 55 ans, Joseph de Villèle est, aujourd’hui, un ancien premier ministre presque totalement oublié par les historiens. Pour la plupart d’entre-eux, il incarne le parti conservateur de la Restauration, un « ultra ».
Sa famille, établie depuis le Moyen-Âge sur les 450 ha d’un domaine dont elle est toujours propriétaire à Mourvilles-Basses en Haute-Garonne, gérait ses biens avec beaucoup de prudence et ne quittait ses terres que pour passer l’hiver à Toulouse. Joseph y naquit en 1773 et, après des études d’officier de marine, il parcourut le monde pendant 18 ans : Saint-Domingue, les Antilles françaises, l’Afrique du Sud, les îles Mascareignes, les Indes et l’île Maurice où il se fixe. Fortune faite aux colonies et Révolution française apaisée, il revient en France en 1807 et demeure un opposant passif au Premier Empire.
Après la chute de Napoléon, il est nommé Maire de Toulouse et il est appelé aux fonctions de Président du Collège Electoral de la Haute-Garonne.

Élu député à une seule voix de majorité en 1816, il siégera dans les rangs monarchistes jusqu’à son entrée au gouvernement en 1821 et sa nomination comme Président du Conseil des ministres en septembre 1822.
Homme d’État de l’extrême droite, de Villèle n’avait rien d’un fanatique. C’était un administrateur prudent, excellent financier ; il eût, sans doute, préféré éviter les provocations et les fautes. Mais il n’était pas libre : il avait au dessus de lui un roi et des ordres religieux qui savaient imposer leurs volontés aux hommes qu’ils avaient contribué à nommer au pouvoir.
Ainsi, en tant que chef du gouvernement, il fit procéder au vote de lois très impopulaires qui ne seront, en définitive, que partiellement ou pas du tout appliquées :

- l’indemnisation des aristocrates émigrés pendant la Révolution par la loi dite du « Milliard des émigrés »,
- le rétablissement du droit d’aînesse pour les « grandes familles » françaises, loi qui spoliait les autres cohéritiers,
- la loi punissant de mort le sacrilège,
- la loi réduisant la liberté de la presse par augmentation de la pression fiscale,
- la loi autorisant l’ouverture d’établissements d’enseignement confessionnels jésuites alors interdits depuis le règne de Louis XV, au XVIIIe siècle.

En politique extérieure, son gouvernement décida trois interventions de natures politiques sensiblement opposées : la répression du mouvement libéral espagnol en 1823 (Prise du Trocadéro de Cadix), l’indépendance de Saint-Domingue et l’intervention en Grèce en 1827.
C’est ainsi qu’il se trouva associé à une entreprise qui illumina d’un éclat ineffaçable les derniers jours de son gouvernement.
L’insurrection du peuple grec contre le pouvoir turc avait provoqué une suite sanglante de massacres, de tortures, de déportations, de pillages, de réductions en esclavage et de destructions systématiques.
Depuis 6 longues années, interminables, le peuple grec luttait héroïquement, presque à mains nues, pour s’affranchir. L’intelligentsia française voyait dans cette cause celle d’une nation cruellement opprimée par un despotisme féroce et qui déployait un courage exceptionnel pour reconquérir ses droits qui n’étaient autres que les Droits de l’Homme et du Citoyen déclarés en août 1789 et approuvés par le roi Louis XVI. Ces Droits, la France les avait proposés au monde entier.
Véritable précurseur de la guerre pour l’indépendance, homme du Siècle des Lumières et ardent artisan de la Renaissance de la Culture Grecque, Rigas Féréos (Ρήγας Φεραίος) dont le visage orne désormais, pour toujours, les pièces de 10 centimes d’euro n’avait-il pas rédigé une Déclaration des Droits de l’Homme largement inspirée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 et conçut une Constitution sur le modèle de la Constitution de 1793 de la Révolution Française pour le prochain État Grec libre  ?

Chaque fois, il utilisait la langue du peuple, certes avec des variantes, celle qu’on appelle le démotique. Son œuvre, véritable restauration culturelle grecque fut immense. Il fut étranglé dans sa cellule à Belgrade, en juin 1798, par les turcs.
Par delà les insurgés, on évoquait le souvenir d’un peuple, un des plus petits d’Europe par son domaine, le plus grand de tous par ses gloires qui avait autrefois sauvé de la barbarie orientale la civilisation presque créée par lui. Il avait ouvert le premier à l’humanité, dans les arts, dans la poésie, dans les sciences, dans la pensée, dans la politique et dans le sport, les voies où elle a marché depuis. Toute l’Europe intellectuelle s’était prise d’enthousiasme pour les révoltés grecs. Nos poètes les chantaient, nos artistes peignaient leurs malheurs et leurs exploits.
Le maître à penser de l’ultraconservatisme européen, le Premier Ministre autrichien, Klemens Metternich, préoccupé que rien ne bougeât, avait usé de toutes ses forces pour faire refuser l’appui des nations européennes aux patriotes grecs.

Heureusement, il ne fut pas assez puissant pour arrêter le sens de l’Histoire.
Aux aspects de défense des Droits de l’Homme s’ajoutaient des motifs politiques : la Russie du tzar Nicolas Ier, par tradition ennemie des turcs et soucieuse d’affirmer son influence dans les Balkans, avait, enfin (!), envoyé un ultimatum à la Turquie. L’Angleterre s’offrit comme médiatrice pour contrôler les opérations dans cette zone de la Méditerranée.
La France était, alors, totalement tenue à l’écart des négociations et des opérations.
L’opinion publique française s’émut. A la Chambre des Pairs, de Villèle fut violemment sommé d’intervenir. Il opposa alors le même refus que pour l’affaire d’Espagne en 1823 : il ne détestait pas la guerre par pacifisme ou par peur mais par souci d’équilibre budgétaire : la guerre coûtait cher et il ne souhaitait pas mettre les finances françaises en danger. En somme, contrairement au sentiment majoritaire français, de Villèle prônait des vues dont le but était de ne pas porter préjudice aux finances publiques.
Il défendit avec vigueur l’équilibre du budget. Les débats furent houleux, passionnés, violents et agressifs même. Châteaubriand, leader monarchiste de l’extrême-droite et philhellène militant, se déchaîna à maintes reprises contre le gouvernement et déclara que « Villèle attachait la France par en bas ». Alors, de Villèle fut emporté par les vagues philhellènes d’une part, nationalistes, d’autre part, cette dernière avide de retour de la France sur le devant de la scène internationale. Les Pairs à la Chambre Haute puis les députés à la Chambre Basse décidèrent l’intervention.
Contre son gré, de Villèle signa avec la Russie et l’Angleterre un traité d’alliance en vue de porter secours aux insurgés grecs.
Après le succès naval des alliés dans la baie de Navarin (Πύλος) qui vit la destruction de la flotte turco-égyptienne, de Villèle se retrouva involontairement vainqueur d’une guerre qu’il avait tout fait pour empêcher. Il partagea ainsi la gloire, sans l’avoir réellement voulu, d’être l’un des parrains de baptême de la Grèce ressuscitée.
La nouvelle arriva en France pendant les élections législatives sur lesquelles elle ne pouvait pas avoir d’influence. Rien, en effet, ne pouvait distraire le pays du conflit décisif interne où il sentait engagées toutes ses destinées et qui allait aboutir moins de deux ans et demi plus tard à la Révolution de 1830.

« La Grèce est libre et dans la tombe Byron applaudit Navarin »

Victor Hugo « Les Orientales » 23 novembre 1827

 


Auguste Mayer : « Au soir de la bataille de Navarin »
Musée National de la Marine. Paris – Domaine public

 


Edouard Thilliez